Opinion : Les économies ne sont pas malades, mais elles ne vont pas bien non plus

John Rapley est un auteur et universitaire qui partage son temps entre Londres, Johannesburg et Ottawa. Ses livres comprennent Pourquoi les empires tombent (Yale University Press, 2023) et Crépuscule des dieux de l’argent (Simon et Schuster, 2017).

La plupart des prévisionnistes ont commencé l’année 2023 en s’attendant à une récession. Alors que les banques centrales ont fortement augmenté les coûts d’emprunt dans les économies développées, les économistes ont estimé qu’il était inévitable que les gens se serrent la ceinture, ce qui amènerait les entreprises à licencier. Pourtant, les économies de la plupart des pays occidentaux ont navigué jusqu’en 2023. S’agissait-il simplement d’une récession reportée ? Est-ce l’année où ça arrive enfin ?

Probablement pas – même si cela n’empêchera pas beaucoup de gens de ressentir une récession. Les économies occidentales sont loin d’être prospères à l’heure actuelle. Le Canada est resté pratiquement stable au cours de la dernière année, et les risques pesant sur la poursuite de la croissance se multiplient. Plus récemment, la forte hausse des coûts de transport due aux tensions au Moyen-Orient va encore davantage contrecarrer les efforts des banques centrales pour réduire l’inflation.

Néanmoins, la plupart des indicateurs évidents de tensions, tels que les conditions financières ou le taux d’épargne, ne laissent pas encore présager une contraction imminente. En outre, le sort du Canada dépend fortement de ce qui se passe aux États-Unis, où les présages ne laissent pas actuellement présager une récession. On parle de plus en plus d’un atterrissage en douceur, avec une stabilisation de l’inflation dans une économie toujours saine, et la Réserve fédérale a commencé à être d’accord. En fait, les procès-verbaux de ses dernières réunions révèlent que les gouverneurs ont complètement cessé de réfléchir aux risques de récession. Le dernier rapport sur l’emploi s’inscrit parfaitement dans ce discours, car contrairement aux attentes d’une baisse de l’emploi, les embauches ont en fait repris et le taux de chômage aux États-Unis est resté faible, à 3,7 pour cent.

Pourtant, l’économie n’est pas vraiment dynamique. Les chiffres globaux ont été flattés par l’emploi public, qui est resté solide, mais le secteur privé a commencé à supprimer des emplois. De plus, la plupart des rapports de l’année dernière ont été révisé à la baisse, ce qui suggère que les États-Unis ont créé moins d’emplois qu’initialement annoncé. Dans le même temps, l’enquête ISM, qui rend compte des projets d’embauche des dirigeants d’entreprises, suggère que ceux-ci envisagent de réduire leurs embauches dans les mois à venir.

À cet égard, le marché du travail américain pourrait ressembler à celui du Canada, où l’emploi est stable : peu de nouveaux emplois sont créés, peu d’emplois sont perdus, les employeurs signalant toujours des difficultés à pourvoir les postes vacants. Pourtant, malgré cette faiblesse, les salaires des deux côtés de la frontière poursuivent leur progression, alors que les travailleurs récupèrent progressivement les pertes dues à l’inflation des dernières années.

En supposant que ces conditions perdurent, la demande dans l’économie devrait être suffisante pour au moins la maintenir à flot cette année. Cela, et l’inflation persistante qui dépasse les objectifs des banques centrales, signifieront probablement que la série de baisses de taux d’intérêt attendue pourrait ne pas se produire aussi tôt que les marchés l’attendent actuellement. Cela pourrait nuire aux investisseurs, particulièrement à ceux du secteur immobilier canadien. Toutefois, l’économie elle-même pourrait probablement absorber toute baisse des prix des actifs.

Ce qui ressort de ce tableau confus est une économie qui n’est ni malade ni forte. Mais il est également possible que notre focalisation sur le risque de récession pose la mauvaise question. La croissance a longtemps été la mesure standard de la santé d’une économie, du moins depuis la Seconde Guerre mondiale et l’avènement de la comptabilité nationale, qui nous a permis de mesurer la croissance globale. Il s’agit d’une mesure simple, mais qui suppose également que nous nous élevons et tombons tous ensemble.

Mais comme nous l’avons vu ces dernières années, cela arrive rarement. Durant les années de prospérité, certains prospèrent, d’autres souffrent. Par exemple, la dernière décennie a été excellente pour les investisseurs immobiliers, mais mauvaise pour les locataires. Il en va de même en cas de récession : si vous conservez votre emploi en période de ralentissement économique, vous pouvez bénéficier de toutes les ventes qui démarrent lorsque les entreprises doivent écouler leurs stocks.

En gardant ces divergences à l’esprit, considérons la situation actuelle. Alors que l’inflation se stabilise désormais, l’augmentation cumulée au cours des quatre dernières années s’élève à près de 20 pour cent, ce qui signifie que les factures de chacun ont augmenté de près d’un cinquième. Personne n’aime ça, mais tout le monde n’a pas ressenti la douleur. Les personnes à revenu fixe, les propriétaires bénéficiant d’un prêt hypothécaire à taux variable ou les travailleurs qui n’ont pas vu leurs salaires augmenter se sentiront déjà comme en récession. Cependant, quiconque dont le revenu est indexé sur l’inflation ou qui a remboursé son hypothèque n’aura pas ressenti beaucoup de douleur.

Ainsi, au lieu de débattre de la question de savoir si nous nous dirigeons ou non vers une récession et de ce que nous pouvons faire pour l’éviter, nous devrions peut-être nous demander si l’économie actuelle profite à tout le monde. Car ce que suggèrent les enquêtes, c’est qu’en dépit de bonnes nouvelles en matière de croissance, de nombreuses personnes se sentent moroses. Au Canada et aux États-Unis, même s’ils déclarent que leur situation personnelle est bonne, les répondants au sondage affirment que l’économie est mauvaise. Il semble que les Canadiens attendent autre chose de leur économie qu’une simple croissance.

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