Éditorial du Globe : Les États-Unis sont peut-être au bord du gouffre, mais aucune démocratie ne peut être tenue pour acquise

Comme prévu, Donald Trump a remporté lundi les caucus de l’Iowa, remportant plus de 50 % des voix et laissant ses rivaux dans la poussière.

Il y a bien sûr encore beaucoup de politique à faire avant l’élection présidentielle américaine de novembre, et la conquête de l’Iowa ne garantit pas que le vainqueur deviendra le candidat républicain.

Mais les résultats sont encore loin d’être rassurants pour ceux qui craignent les conséquences d’un retour au pouvoir de l’autoritaire voisin de M. Trump. Et cela, apparemment, inclut la majorité des Canadiens.

Un sondage Angus Reid publié lundi révèle que les deux tiers des Canadiens craignent que la démocratie américaine ne survive pas à un président qui fait ouvertement campagne avec un programme visant à transformer son pays en un État policier punitif.

Une majorité similaire a déclaré qu’elle croyait que la réélection du président Joe Biden serait meilleure pour le Canada que le retour de M. Trump. (L’enquête en ligne du 9 au 11 janvier a utilisé un échantillon randomisé de 1 510 adultes canadiens ; la marge d’erreur est de plus ou moins 2 points de pourcentage, 19 fois sur 20.)

Les Canadiens ont raison de s’inquiéter de la (ré)élection de M. Trump cet automne ; le monde entier devrait le faire. Le magazine britannique The Economist a qualifié son éventuel retour à la Maison Blanche de plus grande menace mondiale pour 2024.

Mais il serait naïf de la part des Canadiens de concentrer leur anxiété sur les prochaines élections américaines sans se soucier également de l’orientation politique de leur propre pays.

Cela ne veut pas dire que le Canada est proche de la polarisation dysfonctionnelle entre gauche et droite, entre République et Démocrate, qui définit la politique américaine, ou que ce pays est en danger d’élire un fabuliste en série intéressé qui dépensera autant fois cette année dans les procès en salle d’audience comme il le fera lors des campagnes électorales. Mais nous commettons des erreurs qui pourraient aller dans cette direction.

L’une d’entre elles est l’érosion de la politique de consensus. Le Parlement est là pour gouverner pour tous les Canadiens, mais cela a été perverti par un système électoral majoritaire à un tour dans lequel un parti peut être élu avec une forte majorité avec moins de 40 pour cent du vote populaire.

La politique fédérale a été réduite à la simple science consistant à remporter des circonscriptions changeantes en faisant campagne selon une approche ciblée qui cible les intérêts de certains électeurs aux dépens des autres. Les partis se montrent également soumis à leurs bases, afin d’éviter qu’elles ne soient détournées.

Les libéraux ont formé un gouvernement minoritaire en 2021 avec seulement 32,6 % des suffrages exprimés (un point de pourcentage de moins que les conservateurs). Les sondages actuels prévoient quant à eux que les conservateurs pourraient remporter environ 200 sièges, soit une super majorité, avec seulement 40 pour cent des voix.

Il n’est pas non plus possible de tenter de construire un grand parti, mais plutôt d’exploiter les tensions démographiques et régionales à des fins politiques, voire de créer des canyons si profonds qu’ils ne peuvent être traversés. C’est le résultat aux États-Unis, où les démocrates et les républicains sont désormais engagés dans une bataille « pour l’âme du pays », comme aime à le répéter le président Biden.

Où le parti dans ce pays est-il disposé à parler à tous les Canadiens, d’un océan à l’autre, au lieu d’opposer leurs griefs les uns aux autres et de diviser le pays en camps incompatibles, dont chacun croit être le contenant de la véritable âme canadienne ?

Une autre erreur commise au Canada est l’incapacité des libéraux à s’attaquer au problème de l’immigration. Le refus du gouvernement de prendre des mesures évidentes pour mettre fin aux pires abus du programme de visa étudiant, par exemple, risque de nuire au soutien des Canadiens à l’immigration.

Les Canadiens devraient prendre note de la façon dont les problèmes d’immigration ont été ignorés au sud de la frontière. Des décennies d’incompétence des administrations républicaine et démocrate ont conduit les deux parties à ne pas parvenir à une solution bipartite. Cette impasse a ouvert les électeurs américains à l’idée d’une solution radicale et a permis à M. Trump de gagner du soutien pour sa menace inhumaine de placer les immigrants illégaux dans des camps de concentration.

Les Canadiens peuvent regarder le désordre qui règne aux États-Unis et être soulagés de savoir que notre démocratie n’a pas atteint un point de rupture similaire. Mais aucun pays ne devrait jamais supposer qu’il est à l’abri du type de forces à l’œuvre dans une Amérique définie par la politique néfaste de M. Trump.

Une démocratie nécessite de la vigilance pour rester en bonne santé, et la vigilance nécessite de se regarder dans le miroir avec un œil honnête.

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