Opinion : Pour réduire les temps d’attente aux urgences, les hôpitaux doivent cesser de les utiliser comme entrepôts pour les patients hospitalisés

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Des ambulances stationnent à l’entrée de la salle d’urgence de l’hôpital Michael Garron, à Toronto, le 29 avril 2021.Frank Gunn/La Presse Canadienne

James Worrall et Paul Pageau sont médecins urgentistes à l’Hôpital d’Ottawa. Le Dr Pageau est également un ancien président de l’Association canadienne des médecins d’urgence.

Les temps d’attente pour les soins aux services d’urgence (SU) ont explosé partout au Canada. Aux urgences où nous travaillons, les patients qui arrivent le soir ne sont généralement vus par un médecin qu’après 8 heures le lendemain matin. À mesure que nous avançons dans l’hiver, avec des niveaux toujours élevés de maladies respiratoires, nous verrons probablement la situation s’aggraver.

Mais les explications classiques des longs délais d’attente sont fausses. Nous entendons constamment dire que les patients n’ont nulle part où aller parce qu’ils n’ont pas de médecin de famille. Les patients sont également souvent critiqués pour avoir utilisé de manière inappropriée les ED. La recherche scientifique montre cependant que nous ne pouvons imputer la surpopulation ni à l’effondrement du système de soins primaires du Canada, ni à nos patients. Ce sont des pratiques inefficaces de gestion du flux des patients qui augmentent inutilement les temps d’attente.

Une recherche menée par l’Institut canadien d’information sur la santé a montré que seulement 20 pour cent des patients d’urgence qui finissent par obtenir leur congé souffrent d’une maladie qui pourrait être prise en charge dans le cabinet d’un médecin de famille. La recherche montre également que ces patients sont les moins complexes et les moins chronophages de tous ceux que nous voyons aux urgences. Les patients ayant des problèmes mineurs n’affectent que modestement les temps d’attente des patients ayant des problèmes plus graves. Ainsi, même s’ils pourrait être redirigés vers d’autres cliniques, il est peu probable que les attentes et les volumes globaux s’améliorent.

Même les patients qui ont un médecin de famille choisissent souvent de se rendre aux urgences. Pourquoi? Des études montrent qu’il y a plusieurs raisons. Souvent, les patients perçoivent que leur problème peut être grave ou dangereux, c’est-à-dire qu’il s’agit d’une urgence. Ou bien ils croient avoir besoin d’un test ou d’un traitement qui ne peut avoir lieu qu’aux urgences.

Depuis les débuts de la médecine d’urgence, l’establishment médical et les politiciens ont ridiculisé les patients parce qu’ils utilisaient le système de santé de manière inappropriée. Ça n’a pas de sens. La grande majorité des patients atteints de dysfonction érectile sont des personnes rationnelles qui supportent des attentes terribles parce qu’ils ont de réelles préoccupations auxquelles il faut répondre. Parfois, les patients pensent qu’ils font face à une urgence de santé, comme une crise cardiaque ou une appendicite, mais ce n’est pas le cas. Bien entendu, pour résoudre ce problème, il faut une évaluation et des tests médicaux. Comment pouvons-nous espérer que les patients soient capables de déterminer par eux-mêmes ce qu’est une « urgence » sanitaire ?

La demande de soins non programmés est normale. Les urgences, qu’elles soient majeures ou mineures, ne cesseront de se produire. Essayer de réduire les temps d’attente aux urgences en détournant les patients ailleurs n’aura jamais un impact significatif. Il est temps d’arrêter de rejeter la faute sur les patients et sur le manque de médecins de famille. Au lieu de cela, nous devons nous attaquer à la véritable cause de la surpopulation : les lits des urgences sont remplis de patients admis.

La majorité des civières et des ressources de la plupart des services d’urgence canadiens sont utilisées pour soigner des patients qui ont déjà été vus et traités aux services d’urgence, mais qui doivent être admis à l’hôpital et attendent simplement un lit d’hospitalisation. Malgré les variations régionales en matière de financement et de données démographiques sur les patients, tous les grands hôpitaux du Canada souffrent de ce malaise. C’est le sous-produit naturel de procédures inefficaces de flux de patients.

Tous les hôpitaux connaissent des fluctuations dans leur recensement des patients hospitalisés. Le problème est que nous utilisons l’ED comme zone tampon pour gérer cette variation. En fait, c’est devenu la salle d’attente pour les soins hospitaliers. Les unités d’hospitalisation ont également du mal à libérer les patients, en particulier les personnes âgées, qui ont besoin de services post-hospitalisation tels que des soins de longue durée, de réadaptation ou de soins communautaires. Nous devons clairement améliorer l’accès à ces services.

Laisser les patients admis aux urgences entre-temps n’est cependant pas une solution sûre ou logique, car cela entraîne des conséquences inattendues. Lorsque les civières des urgences sont utilisées par des patients mieux soignés dans une unité d’hospitalisation, elles ne sont pas disponibles pour les nouveaux patients en attente d’être vus. Il a été démontré que le fait de garder les patients admis aux urgences augmente la mortalité hospitalière, prolonge les séjours et augmente les coûts. Cette évidence est ignorée parce que le changement est perçu comme trop difficile. Cela obligerait les hôpitaux à adopter des modèles dynamiques de dotation en personnel et d’exploitation.

Mais c’est possible. La Grande-Bretagne, l’Australie et la Nouvelle-Zélande ont toutes mis en œuvre des règles garantissant que les patients admis sont transférés vers des unités d’hospitalisation en quelques heures. Bien qu’elles ne soient pas parfaites, de telles règles libèrent un espace critique dans les services d’urgence, réduisent les temps d’attente et peuvent réduire la mortalité. Les temps d’attente aux urgences ne s’amélioreront pas au Canada tant que les gouvernements n’auront pas le courage d’établir des règles similaires. Cela nécessitera du courage politique et les hôpitaux devront moderniser difficilement leurs stratégies séculaires de flux de patients.

Laissons donc de côté la fiction selon laquelle les longues attentes aux urgences sont dues à des patients présentant des problèmes mineurs, et que la mise en place de soins primaires résoudra le problème. Les gens auront toujours besoin de soins d’urgence, et ils ne pourront pas les obtenir si les hôpitaux continuent d’entreposer les patients admis aux urgences.

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